CHARLES II de NAVARRE, roi des doubles et triples jeux

 

Charles II, le brillant roi de Navarre...

La volatilité des alliances politiques est une caractéristique de cette fin de moyen-âge et de la période de la guerre de Cent Ans, et Charles II de Navarre a été un maître du genre. Comme le disaient les chroniques, "Il avait une éloquence facile et naturelle. Son adresse merveilleuse et cette rare affabilité qui le distinguait entre tous les autres princes lui concilièrent la faveur du peuple".

...trompé par Jean II le Bon

Lieutenant de Jean II de France en Languedoc (1351), il combattit les Anglais et les défit à Montréal-du-Gers. En tant que gendre de Jean II (1352), on aurait pu imaginer qu'il serait l'un des meilleurs soutiens du royaume de France. Mais, à l'issue d'une spoliation de trop de la part de Jean II et de l'assassinat de Charles de la Cerda (janvier 1354), Charles II se tourna vers ces Anglais qu'il combattait peu avant, en la personne du duc de Lancaster, fils du roi Edouard III. Fort de cet appui, il obtint rapidement une compensation et choisit de faire la paix avec Jean II au traité de Mantes (février 1354), au grand mécontentement du duc de Lancaster, qui s'apprêtait à intervenir. 

Comme à son habitude, Jean II dit "le Bon" ne respecta pas ses engagements et chercha même à assassiner le roi de Navarre. Charles II s'allia à nouveau aux Anglais et, pendant qu'on le croyait parti d'Avignon, il négocia secrètement et fit capoter les négociations de paix franco-anglaises (1354), car il n'avait aucun intérêt à une paix entre ces deux ennemis. Des plans de partage de la France furent établis entre Charles II de Navarre et Edouard III d'Angleterre qui, tous deux, briguaient la couronne de France en tant que descendants des rois capétiens. Finalement, Charles II intervint militairement en Normandie pendant qu'Edouard III prenait en mer pour débarquer en France. Mais il avait dû faire une longue escale, bloqué par des vents contraires, et Charles II réussit à rapidement se faire céder par Jean II au traité de Valognes (septembre 1355) les terres qui lui étaient dues. Encore une fois, Edouard III avait à son grand déplaisir servi d'épouvantail à Charles II qui, comme Jean II, n'avait en fait pas intérêt à voir les Anglais débarquer pour devoir composer ensuite avec eux.

A la recherche d'alliances pour la conquête du trône de France

La libération de Charles II de prison (novembre 1357), la captivité de Jean II en Angleterre et le contexte politique troublé ouvrirent au roi de Navarre les voies de la reconquête de ses biens et, pourquoi pas, de la couronne de France. 1358 fut l'année de l'alliance avec quatre forces divergentes : la bourgeoisie d'Etienne Marcel, le peuple, qu'il s'allia par de brillants discours, le Dauphin – ennemi alors déclaré d'Etienne Marcel – et la noblesse, et enfin les Anglais. Pendant qu'il négociait en sous-main avec les Anglais une alliance militaire, il s'était allié avec le Dauphin qu'il soutenait avec bienveillance afin de gagner du temps. Cet équilibre délicat n'allait pas résister au chaos parisien et à la Jacquerie (mai 1358). A l'été 1358, il perdit plusieurs de ces alliances sans avoir le temps de s'allier avec les Anglais, de prendre le pouvoir et de s'emparer de la couronne, mais ce fut de justesse.

Alliance avec le roi de Castille, puis avec son ennemi d'Aragon...

Rentré en Navarre, Charles II négocia imprudemment le traité d'Estella avec le roi Pierre Ier de Castille dit "le Cruel" (mai 1362), pensant que cette alliance pourrait lui servir contre la France. Tenu par Pierre Ier d'honorer ses engagements et d'attaquer l'Aragon (juin 1362), qui était son allié, Charles II se lança dans un double jeu délicat. Il s'empara de quelques villages aragonais d'intérêt secondaires pour satisfaire la Castille et commença une sorte de "drôle de guerre". Pendant ce temps, son diplomate Juan Ramirez de Arellano simula une défection et rejoignit l'Aragon, où il négocia à couvert avec le roi Pierre IV dit "le Cérémonieux" (décembre 1362). Pendant que Charles II négociait le traité d'Uncastillo avec l'Aragon (août 1363), son frère Louis de Navarre faisait un simulacre de guerre à l'Aragon et fut faussement fait prisonnier.

...puis avec son frère bâtard et rival, Henri de Trastamare

Puis Charles II s'allia avec le comte Henri de Trastamare, frère bâtard et ennemi du roi de Castille. Aux traités de Sos et d'Almudévar (mars 1364), Henri de Trastamare lui promit de nombreuses terres s'il parvenait à s'emparer du trône de Castille. Puis Charles II retourna négocier avec Pierre Ier de Castille le traité de Castielfabib (octobre 1364), devenant ainsi allié des deux ennemis castillans et de l'Aragon.

Henri II parvint à conquérir le trône de Castille (avril 1366) avec l'aide de Du Guesclin. Le roi détrôné, Pierre le Cruel, accepta au traité de Libourne (septembre 1366) de céder de nombreuses terres à Charles II pour son aide à reconquérir le trône, parmi lesquelles le Guipuzcoa au Pays Basque. Henri II, cherchant des soutiens, trouva également l'appui militaire de Charles II au traité de Santa Cruz de Campezo (décembre 1366), et lui promit les mêmes terres. Charles II s'engagea en particulier à interdire le passage des Pyrénées aux Anglais, alliés du roi détrôné Pierre Ier de Castille. Par ces deux traités, le roi de Navarre croyait ainsi sécuriser sa position en obtenant les mêmes avantages des deux protagonistes castillans, quelle que soit l'issue de leur conflit.

Les promesses risquées aux Anglais

Mais le double jeu de Charles II fut compris des Anglais. Ils s'emparèrent de quelques villes navarraises afin de forcer Charles II à respecter ses engagements vis-à-vis de Pierre Ier de Castille. Puis ils traversèrent la Navarre afin d'attaquer Henri II de Castille, qu'ils allaient battre à Nájera (avril 1367). Charles II, en délicatesse avec les Anglais qu'il avait trompés, s'entendit avec Olivier de Mauny, cousin de Du Guesclin – il leur promit des terres en Normandie – qui simula sa capture en Aragon (mars 1367). Faussement prisonnier, Charles II put ainsi s'éclipser pendant trois semaines de la scène politique et militaire. En homme de guerre de son temps, Mauny ne respecta pas ses engagements et chercha à rançonner Charles II, qui lui laissa son fils en otage mais finit par le flouer en se servant de l'appui du roi d'Aragon. Battu à Nájera, prisonnier puis libéré, Du Guesclin viendra ensuite réclamer son dû (février 1369): Charles II lui accordera Tinchebray en Normandie, qui ne lui appartenait pas dans les faits. En échange, le connétable du roi de France, Du Guesclin, rendra, chose largement méconnue, hommage à Charles II. 

Bertrand du Guesclin (1320-1380) (Basilique Saint-Denis)

Alliance avec les deux ennemis castillans

Pierre Ier de Castille, revenu sur le trône, aurait dû respecter ses engagements vis-à-vis de ses alliés anglais et navarrais, ce qu'il ne fit pas non plus. Floués successivement par les deux parties castillanes, Navarrais, Aragonais et Anglais s'entendirent à Tarbes (novembre 1367) pour émettre les mêmes exigences vis-à-vis de Pierre Ier de Castille et de son ennemi détrôné Henri II, pour le conflit qui les opposerait à nouveau, et en particulier leur réclamer les mêmes cessions de terres au Pays Basque et aux frontières de la Navarre. C'est fort de ces revendications et s'appuyant sur d'anciens traités de Pierre Ier et Henri II qui lui accordait ses terres, que Charles II estima qu'il était en droit de s'emparer des provinces basques d'Alava et Guipuzcoa et les envahit (juillet 1368). Le double jeu avait fini par payer. Une fois Pierre Ier de Castille défait et tué à Montiel par son demi-frère (mars 1369) et le calme revenu en Castille, Charles II fit la paix avec l'Aragon (avril 1369) et se consacra à ses affaires françaises.

Depuis 1368, Anglais et Français avaient repris une guerre active. Charles II comprit l'intérêt qui pourrait résulter de cette situation. Incertain sur l'issue du conflit, il choisit de s'allier avec les deux partis et de choisir à la fin celui qui servirait le mieux ses intérêts. Les tractations durèrent deux ans (1369-1371) et portèrent notamment sur la restitution à Charles II de Montpellier, qui lui était due par Charles V. Un compromis fut obtenu avec les Français (mai 1370), puis avec les Anglais au traité de Clarendon (décembre 1370), mais Charles II se tourna finalement côté français et signa le traité de Vernon (mars 1371), qui installa une paix durable entre France et Navarre. Pour autant, les Français ne respectèrent pas facilement leurs engagements quant à Montpellier, et Charles V entreprit par ailleurs une reconquête rampante – plus administrative que militaire – des terres normandes de Charles II. En 1372, Charles II retourna en Navarre.

Paix avec la Castille

Henri II de Castille parvint à recouvrer les provinces que Charles II lui avait envahies, et les deux rois signèrent le traité matrimonial de San Vicente (août 1373) qui conduirait au mariage du futur Charles III de Navarre, fils de Charles II, avec Eléonore de Castille, fille d'Henri II. Officiellement, la paix était revenue entre Navarre et Castille. Cela n'empêcha pas Charles II de suborner des chefs de guerre castillans, parmi lesquels Pedro Manrique, adelantado mayor de Castille (mars 1374), afin qu'ils se retournent contre leur roi le moment venu.

Charles II fut finalement victime de ses soi-disant alliés, Charles V de France et Henri II de Castille, qui s'entendirent pour l'attaquer et le battre en 1378-1379. Dès lors, Charles II n'eut que peu d'appuis et s'effaça de la scène internationale.



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